«Le procès du sida» en appel
(30-Mar)
Détenus depuis six ans et déclarés coupables, le 6 mai 2004, d’avoir inoculé le
virus du sida à quelque 400 enfants libyens hospitalisés à Benghazi, cinq
infirmières bulgares et un médecin palestinien ont comparu en appel, le 29 mars,
devant la Haute cour libyenne. Celle-ci statuera le 31 mai sur la recevabilité
de l’appel des accusés, condamnés à mort «par fusillade» en première instance,
le 6 mai 2004, après leur inculpation, le 9 février 1999, pour «atteinte à la
sécurité de l’Etat». A l’époque, pour leur défense, le co-découvreur français du
virus du sida, le professeur Luc Montagnier, et d’autres spécialistes avaient
incriminé la mauvaise hygiène hospitalière. Sans succès. Mais, depuis, le
colonel Kadhafi a racheté son image internationale. Il demande aujourd’hui à la
Bulgarie des compensations d’un montant équivalent à celles qu’il a lui-même
versées aux ayant-droits européens de l’attentat de Lockerbie.
Quarante-sept enfants sont morts des suites de la contamination par le sida qui
a commencé à frapper des bébés à l’hôpital Al-Fatih de Benghazi (au Nord), en
1998. Autorisés en 1999 à enquêter sur place après avoir fait venir pour examen
certains enfants en Europe, le professeur Montagnier, des collègues italien et
suisse, mais aussi l’Organisation mondiale de la santé (OMS) avaient conclu que
l’hôpital constituait le vecteur de l’infection. Mal tenu et insuffisamment doté,
l’établissement se distinguait par une hygiène toute approximative, pratiquant
en particulier la réutilisation de seringues jetables, impropres à une seconde
stérilisation. En outre, à l’occasion d’une seconde mission en 2003, le
professeur Montagnier a établi que la diffusion du virus avait commencé entre
1994 et 1997, avant l’affectation des accusés, et que l’établissement avait
accueilli dans cette période au moins un enfant porteur du sida.
Théorie du complot
En 1999, Tripoli a répondu à l’émotion des parents des victimes en désignant le
personnel étranger de l’hôpital El-Fatih, des Bulgares en particulier; 23
d’entre eux avaient d’ailleurs été arrêtés au tout début de l’affaire. Restait à
trouver le mobile qui aurait pu les pousser à inoculer un virus mortel aux
enfants hospitalisés dans l’établissement libyen, où ils s’étaient expatriés
pour améliorer leurs revenus. Sans hésiter, Tripoli avait développé une théorie
du complot toute trouvée, associant les prévenus à la CIA américaine et au
Mossad israélien. Ses affaires diplomatiques s’arrangeant sur la scène
pétrolière, le chef de la jamahariya s’était ensuite orienté vers une autre
piste avec son dauphin Seif Al-Islam, et l’entremise de sa fondation Kadhafi. La
seconde version suggérait un Docteur Mabuse en proie à un délire expérimental.
Des flacons de sang contaminé auraient été saisis chez une infirmière. Ils n’ont
jamais été présentés à un spécialiste indépendant.
Mardi, le président de l’audience a annoncé que le verdict «sera rendu le 31 mai».
En attendant, mise en scène et tractations vont bon train. Les malheureux
parents des victimes sont venus manifester devant le tribunal, derrière des
pancartes disant «Mort aux meurtriers d'enfants». L’Agence France presse signale
également la présence d’enfants contaminés en tenue militaire, pistolets
factices sur la hanche. La semaine dernière, au sommet arabe d’Alger, Mouammar
Kadhafi avait fait monter la tension en dénonçant comme des pressions iniques
les démarches «des responsables occidentaux qui viennent réclamer la libération
[des] Bulgares qui ont tué nos enfants». «Nous leur avions expliqué que le jour
où le tribunal avait condamné à mort les infirmières, des manifestations de
soutien ont eu lieu à Benghazi. L'Occident nous a alors répondu : l'opinion de
votre peuple ne nous intéresse pas», a-t-il ajouté, avant de conclure «l'Occident
nous a dit que le monde ne supporterait pas l’exécution [des condamnés à mort
bulgares et palestinien]…Nous leur avons demandé que dire des enfants? Ils nous
ont répondu, c'est un drame humanitaire, nous vous donnerons un peu de
médicaments…».
Calculette en tête
L’Union européenne a en effet fait savoir que ces condamnations à mort font
obstacles à la normalisation de ses relations avec Tripoli. De son côté,
Washington les a qualifiées «d'inacceptables». Reste que l’imprévisible chef
d’Etat libyen se soucie sans doute quand même un peu de ne pas transformer en
nouvelle glaciation le très cher payé retour en grâce internationale que lui
valent, depuis l’année dernière, sa rupture proclamée avec le nucléaire et le
terrorisme, mais aussi les dédommagements versés aux familles des victimes des
attentats contre la discothèque la Belle, en Allemagne, en 1986 (35 millions de
dollars), contre l’avion de la Pan Am qui avait explosé au-dessus de Lockerbie
en Ecosse, en 1988 (2,7 milliards de dollars) et contre le DC-10 d’UTA, en 1989,
au-dessus du Niger (170 millions de dollars).
Au lendemain du sommet d’Alger, calculette en tête, le colonel Kadhafi a invité
le président bulgare, Gueorgui Parvanov, pour marchander la libération des
infirmières en échange de compensations qui épongeraient tout ou, au moins, une
grande partie de celles qu’il a payées pour Lockerbie. La Bulgarie rejette
officiellement ce genre de compromis, qui reviendrait à reconnaître la
culpabilité des condamnés à mort. Sofia n’a pas non plus les moyens de racheter
l’innocence de ses ressortissantes au tarif Kadhafi. Ce dernier ne serait pas
peu satisfait de voir l’UE contrainte de mettre la main à la poche. Visiblement,
les autorités bulgares hésitent sur la conduite à tenir.
Dimanche, depuis les Etats-Unis où il séjourne, le chef de la diplomatie bulgare
a fait savoir qu’il avait parlé de cette affaire avec le secrétaire d'Etat
américain, Condoleezza Rice, et qu’il verrait aussi le secrétaire général des
Nations unies, Kofi Annan. Mais à Sofia, le Parlement a renonçé à une
déclaration solennelle, le Premier ministre, Siméon de Saxe-Cobourg-Gotha,
déclarant vendredi à propos du procès : «Moins nous parlons et moins nous le
politisons, plus grandes sont les chances» d'acquittement. En la matière, le
colonel Kadhafi garde une poire pour la soif, d’innocence ou de culpabilité. La
Cour correctionnelle de Tripoli a renvoyé au 26 avril le procès de dix officiers
libyens, accusés d'avoir torturé les accusés pour leur arracher des aveux.
